lundi 2 juin 2014

Ailleurs

Ce blog, Comme un caprice !, ouvert depuis mars 2009, restera accessible aussi longtemps que la mémoire numérique le permettra... Il ne sera toutefois plus actualisé. Engagé, depuis quelques mois, dans un renouvellement de mon travail d’écriture avec, en projet, d’autres dispositifs, je l’espère davantage en résonance avec ce qui m'importe, je préfère - et pour un temps indéterminé - ne plus jamais avoir à me soucier de sa maintenance. Comment, dès lors, les ami-e-s, remercier celles et ceux qui, encore très récemment,  fréquentaient de temps en temps ces pages et prenaient la peine, parfois, de me commenter la lecture qu’ils en avaient faite. Comment ?... En acceptant, naturellement, de vous livrer sans détour cet inévitable aveu : sans elles, sans eux, j’aurais, depuis longtemps, cessé d’y publier la moindre ligne. Et le monde eut été, alors (à mes yeux), un peu différent ! 
Paul Henri Sauvage. Montluçon. Juin 2014

mercredi 27 mars 2013

Pauvre vie, si plate, si tranquille...


Toujours, et encore, et enfin, s’agissant d’écrire, cités par Roland Barthes dans « Le degré zéro de l’écriture » (Éditions du Seuil), ces propos de Gustave Flaubert qui se passent de commentaires tant il est vrai  qu’elles révèlent, de manière éblouissante, ce qui est à l’œuvre en pareil cas : « Chaque paragraphe est bon en soi, et il y a des pages, j'en suis sûr, parfaites. Mais précisément, à cause de cela, ça ne marche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés et qui ne dévalent pas les uns sur les autres. Il va falloir les dévisser, lâcher les joints » (1853). Et ceci : « J'ai fini par laisser là les corrections; je n 'y comprenais plus rien ; à force de s'appesantir sur un travail, il vous éblouit; ce qui semble être une faute maintenant, cinq minutes après ne le semble plus » (1853). Ou encore : « Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre » (1852). Et là : « Je veux seulement écrire encore trois pages de plus... et trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois » (1853). Et ici : « Mon travail va bien lentement; j'éprouve quelquefois des tortures véritables pour écrire la phrase la plus simple » (1852). Et puis : « Je ne m'arrête plus, car même en nageant, je roule mes phrases, malgré moi » (1876). Enfin : « Je vais donc reprendre ma pauvre vie si plate et tranquille, où les phrases sont des aventures » (1857). Enfin…

dimanche 17 mars 2013

Un paysage de circonstance

Quand, au vu de l’infinie bassesse de ce qui, parfois, se murmure et s’écrit, il m’arrive de sérieusement désespérer de ce monde et de mes contemporains (à tort, me dit-on), souvent, mes ami-e-s, régulièrement, et comme une litanie, j’ouvre, alors, le ciel qui sourit et c’est ainsi que me reviennent en mémoire, parmi tant de douloureux et réconfortants vertiges, ces admirables textes d’Etty Hillesum (choisis et présentés par Camillle de Villeneuve, aux Éditions du Seuil) dont, pour vous, aujourd’hui, j’extrais ceci (d’ailleurs déjà évoqué, il y a quelque temps de cela) : 
Au petit matin, on les a entassés dans des wagons de marchandises. Avant même de passer la frontière, leur train a été mitraillé, d'où un nouvel arrêt. Puis trois jours de trajet vers l'est. Des litières de papier sur le sol pour les malades. Pour le reste, des wagons nus avec un tonneau au milieu et soixante-dix personnes debout dans un fourgon fermé. On ne leur permet d'emporter qu'une musette. Je me demande combien arrivent vivants. Et mes parents se préparent à un de ces convois, à moins que la solution Barneveld ne tienne, contre toute attente. Avec papa, je me suis promenée l'autre jour en luttant contre une espèce de vent de sable; il est charmant, comme toujours, et montre un beau stoïcisme. Il m'a dit d'un ton aimable et tranquille, avec détachement: « En fait, je préférerais partir en Pologne au plus tôt, j'en aurais plus vite fini, j 'y passerais en trois jours, cela n'a plus aucun sens de prolonger ici cette existence dégradante. Et pourquoi ce qui arrive à des milliers d'autres me serait-il épargné? » Puis nous nous sommes amusés de ce paysage de circonstance, un vrai désert - malgré des lupins mauves, des œillets des prés et de gracieux oiseaux qui ressemblent à des mouettes. « Les juifs au désert! Il y a longtemps que nous connaissons ce paysage! » Cela vous pèse parfois bien lourd, voyez-vous, un petit papa si gentil et qui par moments serait prêt à renoncer. Mais ce ne sont que des sautes d'humeur. Il y a aussi d'autres moments où nous rions ensemble et nous étonnons d'une foule de choses. Nous rencontrons beaucoup de parents que nous avions perdus de vue depuis des années, des juristes, un bibliothécaire, que nous trouvons poussant des wagonnets de sable, affublés de bleus de chauffe crasseux, et nous nous lançons de brefs regards, sans nous dire grand-chose. La nuit du départ d'un convoi, un jeune gendarme hollandais m'a dit d'un air triste: « Une nuit comme celle-ci me fait perdre cinq livres; et encore, on n'a rien d'autre à faire qu'entendre, voir et se taire. » C'est aussi pourquoi je ne vous écris pas beaucoup. Mais je m'égare. Je voulais seulement vous dire : oui, la détresse est grande, et pourtant il m'arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d'un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur - je n'y puis rien, c'est ainsi, cela vient d'une force élémentaire - la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la guerre nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle atrocité, nous devrons opposer un petit supplément d'amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance. Et si nous survivons à cette époque, indemnes de corps et d'âme, d'âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse: j'aimerais bien avoir un tout petit mot à dire.

samedi 9 mars 2013

Un labeur atroce et parfaitement inutile !


Puisqu’il s’agit toujours d’écrire, de travailler son style, de s’approprier une langue qui nous est, au fond, curieusement étrangère, puisqu’il s’agit toujours d’approcher le sens que l’on accorde à tout ça, je vous livre ces réflexions de Roland Barthes dans « Le degré zéro de l’écriture » (Éditions du Seuil). 
Bien avant Flaubert, l'écrivain a ressenti - et exprimé - le dur travail du style, la fatigue des corrections incessantes, la triste nécessité d'horaires démesurés pour aboutir à un rendement infime. Pourtant chez Flaubert, la dimension de cette peine est tout autre; le travail du style est chez lui une souffrance indicible (même s'il la dit souvent), quasi expiatoire, à laquelle il ne reconnaît aucune compensation d'ordre magique (c'est-à-dire aléatoire), comme pouvait l'être chez bien des écrivains le sentiment de l'inspiration: le style, pour Flaubert, c'est la douleur absolue, la douleur infinie, la douleur inutile. La rédaction est démesurément lente (« quatre pages dans la semaine », « cinq jours pour une page », «deux jours pour la recherche de deux lignes »); elle exige un « irrévocable adieu à la vie », une séquestration impitoyable; on notera à ce propos que la séquestration de Flaubert se fait uniquement au profit du style, tandis que celle de Proust, également célèbre, a pour objet une récupération totale de l'œuvre: Proust s'enferme parce qu'il a beaucoup à dire et qu'il est pressé par la mort, Flaubert parce qu'il a infiniment à corriger; l'un et l'autre enfermés, Proust ajoute sans fin (ses fameuses « paperolles »), Flaubert retire, rature, revient sans cesse à zéro, recommence. La séquestration flaubertienne a pour centre (et pour symbole) un meuble qui n'est pas la table de travail, mais le lit de repos: lorsque le fond de la peine est atteint, Flaubert se jette sur son sofa : c'est la « marinade », situation d'ailleurs ambiguë, car le signe de l'échec est aussi le lieu du fantasme, d'où le travail va peu à peu reprendre, donnant à Flaubert une nouvelle matière qu'il pourra de nouveau raturer. Ce circuit sisyphéen est appelé par Flaubert d'un mot très fort: c'est l'atroce, seule récompense qu'il reçoive pour le sacrifice de sa vie. Le style engage donc visiblement toute l'existence de l'écrivain, et pour cette raison il vaudrait mieux l'appeler désormais une écriture: écrire c'est vivre (« Un livre a toujours été pour moi, dit Flaubert, une manière spéciale de vivre »), l'écriture est la fin même de l'œuvre, non sa publication. Cette précellence, attestée - ou payée - par le sacrifice même d'une vie, modifie quelque peu les conceptions traditionnelles du bien-écrire, donné ordinairement comme le vêtement dernier (l'ornement) des idées ou des passions. C'est d'abord, aux yeux de Flaubert, l'opposition même du fond et de la forme qui disparaît: écrire et penser ne font qu'un, l'écriture est un être total. C'est ensuite, si l'on peut dire, la réversion des mérites de la poésie sur la prose : la poésie tend à la prose le miroir de ses contraintes, l'image d'un code serré, sûr: ce modèle exerce sur Flaubert une fascination ambiguë, puisque la prose doit à la fois rejoindre le vers et le dépasser, l'égaler et l'absorber. C'est enfin la distribution très particulière des tâches techniques assignées par l'élaboration d'un roman; la rhétorique classique mettait au premier plan les problèmes de la disposition, ou ordre des parties du discours (qu'il ne faut pas confondre avec la composition, ou ordre des éléments intérieurs à la phrase); Flaubert semble s'en désintéresser; il ne néglige pas les tâches propres à la narration, mais ces tâches, visiblement, n'ont qu'un lien lâche avec son projet essentiel: composer son ouvrage ou tel de ses épisodes, ce n'est pas « atroce », mais simplement « fastidieux ». 
Et toujours à propos de Gustave Flaubert, toujours rapporté par Roland Barthes dans le même ouvrage : « Quelquefois quand je me trouve vide, quand l'expression se refuse, quand après avoir griffonné de longues pages, je découvre n'avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j'y reste hébété dans un marais intérieur d'ennui » (1852). « On n'arrive au style qu'avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée » (1846). « J'ai passé ma vie à priver mon cœur des pâtures les plus légitimes. J'ai mené une existence laborieuse et austère. Eh bien! je n'en peux plus! je me sens à bout. » (1875) « ... Je ne veux rien publier ... je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation extérieure... » (1846).

jeudi 28 février 2013

La tentation des armes à feu...


Terrible et fascinant, à plus d’un titre, et de bout en bout, ce magnifique Kampuchéa de Patrick Deville ; texte fantôme que Jade aurait, j’en suis sûr, à plus d’un titre aussi et de bout en bout, littéralement a-do-ré ; texte sublime - le mot n’est pas trop fort… - emporté quasi par mégarde dans mes bagages, puis malencontreusement oublié (ou bien perdu) à Taïpé, retrouvé presque par miracle dix jours plus tard dans d’étranges circonstances… Je vous raconterai mais, en attendant, je vous dois bien ça ! 
Au fond de la cour, une baraque en bambou, dissimulée sous les bananiers et les palmiers, fait office de salle de massage. Dans l'obscurité, des nattes sur le sol. Au plafond un ventilo brasse l'air chaud. Une femme plus très jeune dont je ne saurai jamais le nom. Pas un mot. La peau très brune des femmes khmères, les trois sillons sur le cou, jamais un sourire, hiératique, le regard dur. Une Néari révolutionnaire. A-t-elle torturé ? A-t-elle été torturée ? Dans les rais de lumière des persiennes, son corps souple est découpé en lamelles soyeuses et cuivrées, nous sommes tous les deux baignés de sueur. Demain je m'en irai. Après avoir lu les journaux à la réception, j'ai réservé une embarcation pour traverser le Tonlé Sap. Du roman de Malraux demeurent deux souvenirs obsédants, le premier est tentation des armes à feu. « Toute ma vie dépend ce que je pense du geste d'appuyer sur cette gâchette au moment où je suce ce canon. ». Le second est la scène du bordel à Djibouti, après que Perken avait écarté les allumeuses du premier rang qui se pendaient à son cou, et choisi dans l'ombre une boudeuse à l'écart, parce que celle-là, ça n'avait pas l'air de trop lui plaire. Je me souviens d'un bordel souterrain Bangkok qu'on appelait autrefois l'abri antiatomique parce que les liaisons téléphoniques ne franchissaient pas la dalle de béton. Une vieille maquerelle chinoise m'y offrait du pop-corn. Elle me racontait la grande époque des GI en permission qui arrivaient du Vietnam. En fin de semaine des vendeuses des alentour venaient y tapiner un peu. Et je revoyais la scène du bordel de Djibouti, l'héroïsme et 1'érotisme de Perken, le rêve des combats perdus d'avance se dépasser soi-même, aller plus loin, être plus grand que soi, combattre la mort en soi, s'emparer du pouvoir quelque part, devenir roi des Sedangs ou des Jaraïs. La poésie de la beauté guerrière. Hector sanguinolent traîné dans la poussière derrière le char. Le bel orgueil des condamnés refusant la grâce. L'exaltation tragique, l'allégresse farouche de l'échec consenti. Et songeant à Perken, pendant que la Khmère consciencieuse écrase mes muscles dans la poussière jusqu'à la douleur, je sais combien des hommes vieillissants peuvent être aussi dangereux que des buffles ou des gaurs à l'agonie, qui voient venir la déchéance et n'en veulent pas, ne craignent plus la mort ni le regard des autres, et pourraient aussi se jeter dans les pires aventures aussi bien que de jeunes étudiants idéalistes. S'enflammer encore une fois avant d'être tout à fait ignifugés.

vendredi 22 février 2013

Radoter le réel

Personne ne peut contester que la structure même du réel que nous avons peut-être connu, est, aujourd’hui, en passe de disparaître complètement au profit de ce monde, virtuel, qui s’étend à mesure que nous en parlons. Ainsi en sommes-nous réduits, définitivement, à radoter constamment  notre rapport aux autres qui se construit plus vite que nous ne sommes en mesure d’en convenir... Parmi tout ce qui se dit et s’écrit à ce propos, les réflexions de Michel Maffesoli, dans « Imaginaire et postmodernité » (éditions Manucius) me paraissent particulièrement pertinentes : 
Il n'est pas inutile de regarder loin en arrière pour savoir apprécier ce qui est en train d'advenir. Pour ma part, j'ai souvent dit que la postmodernité naissante pouvait se comparer à cet autre moment fondateur qu'était la fin de l'empire romain, les IIIe et IVe siècles de notre ère. Les institutions officielles sont là, apparaissent solides, et déjà vermoulues de l'intérieur. Les idéologies établies sont les seuls discours autorisés, mais personne n'y prête attention. Tout a le goût insipide du déjà-vu et déjà entendu. Et c'est ailleurs que les esprits exigeants cherchent à faire leur miel. Très précisément, au sein de ces cultes à mystères, pullulant à cette époque dans l'empire romain finissant. Orphée, Mythra, Christianisme naissant. Voilà entre autres, les communautés où l'on ne se contente pas des incantations éculées et quelque peu mortifères, Voilà les « sites » où se vit la vraie religion. Celle s'occupant des autres, des vieux, des malades, des jeunes. Celle qui est en phase avec la vie de tous les jours. En bref, celle où l'on rentre en reliance avec l'altérité. C'est-à-dire avec l'autre de la proximité (le social) et avec l'Autre du lointain (la déité). Le « mystère » est ce qui unit des initiés entre eux, ceux partageant les mêmes mythes. Mais qu'est-ce qui a fait que dans la floraison de ces cultes, et alors qu'ils avaient des spécificités assez proches, seul le christianisme ait survécu ? Certes les raisons doivent en être multiples. Puis-je en privilégier une ? Comme un corps sécrétant ce qui permet sa survie, les petites sectes chrétiennes vont sécréter le dogme de la communion des saints. Unissant les morts aux vivants et ceux-ci entre eux. Ainsi la communauté de Rome est-elle unie, en esprit, à celle de Lyon, de Narbonne, de Milan. Ainsi se crée, en pointillé, une union qui va donner naissance à une Église d'importance et à une culture dont toute l'Europe est issue. Grâce à cette « communion », un commerce va s'établir entre les diverses églises locales. Échanges et partages constituant un corpus mysticum tirant toutes les conséquences doctrinales et organisationnelles de la reliance dont il a été question. Revenons à ce qui est en train de se passer sous nos yeux. Même processus initiatique, mêmes échanges et partages de tous ordres. Le Peer to peer est à l'ordre du jour en de nombreux domaines. De même c'est par contamination électronique que se développent les phénomènes altermondialistes, la diffusion des informations, les rassemblements frivoles ou sérieux. Un terme traduit bien tout cela: floshmob, la mobilisation instantanée. Même dans l'ordre de la connaissance, avec les grossières erreurs et méfaits que l'on sait, Wikipedia tient le haut du pavé, symbole, s'il en est, que le savoir ne vient plus du haut, qu'il n'émane plus d'un pouvoir vertical, mais se répand à l'image de la puissance de base, d'une manière horizontale. Ce ne sont là que quelques indices de la cyberculture naissante. Le développement technologique qui avait participé de la « démagification » du monde et contribué à l'isolement des individus, à ce que l'on peut appeler la grégaire solitude, s'inverse en son contraire, et contribue à une nouvelle reliance: être, toujours, en contact, en union, en communion, être branché. Oui, c'est bien une nouvelle culture qui s'élabore avec Internet. Le «cyberspace» est un lien, aux contours indéfinis, infinis, où d'une manière matricielle, s'élabore la rencontre avec l'autre, où se conforte le corps social. Ne peut-on pas dire, de ce fait, qu'il constitue la communion des saints postmoderne.

dimanche 17 février 2013

La colère qui me gagne.

Chacun-e sait bien que la colère n’est rien d’autre qu’une dimension de la volupté. Et sans doute la plus scandaleuse de toutes. La plus riche de promesses. La plus drôle aussi. La plus à même, pour peu qu’on la prenne au sérieux, de nous faire embrasser le reste du monde. La plus dangereuse, peut-être. Une preuve ? Celle que nous apporte Abou-Moutahbar al-Azdî dans ce texte proprement affolant Vingt-Quatre heures de la vie d’une canaille (Ed. Phébus) dont j’ai déjà cité un extrait. Il faut, bien sûr, le rappeler : la délicieuse traduction est de René R. Khawam. 
Non, je n'ai pas fini de t'assaisonner... Tu es un chien dont le trou n'est que béance; un tuyau de vidange percé... Regarde-moi bien, et ouvre l'oreille. Du calme, aussi ! Et gare si je vois tes mains ou tes épaules esquisser un geste. Songe à la faiblesse de tes alliés. Songe surtout à la force des miens, tous recrutés parmi les mauvais garçons de Baghdâd : ils sont plus nombreux que les ramures de la palmeraie d'al-Basra, que les glands du chêne des montagnes, que les graines de moutarde d'Égypte, que les lentilles de Syrie, que les cailloux de la Péninsule, que les ronces de Qâtoûl sur le Tigre, que les grains de blé de Mossoul, que les fruits du lotus de l'Ahwâz, que les olives de Palestine. Je vais te les nommer, ces amis empressés à me secourir. Il y a là le Grand-Crasseux, Vif-Argent, Tôt-le-Matin, le Père-le-Mulet, Moûsâ-fils-de-la-Merde, Pisse-Ruisseau dit Fils-de-la-Chienne, Chasse-Têtes, Crotte-Menue, alias Fils-de-Cloporte, l'Arrnénien­sans-Chemin, Triste-Victoire, le Frère-la-Lance, également connu sous le nom de Fils-de-Ia-Culbute... Et je n'ai pas nommé Sa­Grandeur, ni Débite-Légumes, ni Le Récipient (qui exerce par ailleurs l'honorable profession de loueur d'ânes), ni Semence-de­Rue, fils de La Moutarde et cousin paternel de La Nappe - ce dernier natif de la froide Slavonie... Crois-moi, ces gens-là me connaissent comme un de leurs frères, aussi vrai que j'avale du sable et chie des cailloux, aussi vrai que je me nourris de noyaux de dattes et que mes étrons ont la forme du palmier! Malheur à toi ! Je suis la vague qui fracasse tout sur son passage, je suis la serrure impossible à ouvrir, je suis le feu de la discorde, je suis la meule qui broie toute récolte, je suis le monstre sans tête qui pendant une demi-lune continue d'arpenter le monde, je suis le fondateur du royaume des ruses, le rédacteur du premier chapitre du grand livre de la contestation, oui, je suis Pharaon d'Égypte et son ministre Hâmâne, je suis Nemrod fils de Canaan, je suis l'ours qui ricane en montrant ses crocs, je suis le mulet rétif, je suis la cavale de guerre qui adresse à tous ses ruades, je suis le chameau en rut, je suis l'éléphant lubrique, je suis le siècle déraciné, je suis la dévastation permanente, je suis le lion plein d'arbitraire, je suis la trompette du combat et le tambour boutefeu, je suis le radeau de Dieu sur l'océan en furie. Je suis la destinée, je suis l'avertissement, je suis le rocher sur lequel tout se brise! J’ai pouvoir de traverser le rang des armées affrontées ct de guider les bras qui distribuent les coups. Je me fais gloire de trancher les têtes qui se dressent à tous les horizons, de montrer visage de printemps quand tous sont dans la disette, d'étaler mon or à l'heure de l'universelle faillite. Je suis plus fameux que le jour de fête, mieux raffermi que le fer. Je suis al-Land jar, je suis Mirdâs, fils de 'Amr, je suis al-Achrar, je suis al-Djoulandî fils de Karkar, je suis Abou-'Ali-Ie-Borgne '. Le Diable, dès qu'il me voit, tourne le dos et file. Je suis le brigand plein d'astuce, je suis le coupeur de ponts. Je suis plus sage en ma conduite que la perdrix du désert, plus circonspect que la pie, plus goulu que l'essaim de mouches, plus têtu que le scarabée noir, plus corrosif que la poix liquide, mieux hors de prix que la thériaque, plus amer que la coloquinte, plus fameux que la girafe ! C'est moi qui, emprisonné dans le repaire des lions, ai dévoré les fauves préposés à ma garde; moi qui, chassant au désert, accommode mon gibier d'un ragoût d'herbes sauvages, buvant en guise de vin le sang de mes victimes et prenant pour amuse-gueules des cervelles de vipère !... J'ai toujours prêt un assortiment de poignards affûtés tout exprès pour taquiner les carotides; j'ai meurtri mes os au long des mauvais chemins, tamisant ma fibre au blutoir de l'épreuve; j'ai hanté les salons où s'assemblent les beaux esprits et les cavernes où complotent les truands !... J'ai tailladé sans relâche le foie des créatures... j'ai prêté main-forte à la goule mangeuse d'hommes à l'heure où elle mettait bas... je soutenais le brancard de Satan lors de ses funérailles et c'est moi qui l'ai fixé au bât sur le dos du lion !... Oui, j'ai déjà occis plus de mille ennemis, et j'en cherche mille autres qui bientôt connaîtront même fortune !... Vois mon visage !... il restera inchangé jusqu'à l'heure du Jugement ! Je ne recule devant rien. Je suis celui qui désembrouille les plus vilaines affaires, et qui récolte au passage les pots-de-vin... As-tu quelque grâce à obtenir de Malik, le gardien de l'Enfer ? Malheur à toi !... tu me connais à présent, et tu sais ce que je puis obtenir. Hamdoûn a été élevé dans mon giron : la plus douce peine que lui vaudront ses crimes est de se trouver un beau jour suspendu au gibet; et j'ai élevé Hamdâne de la même façon... J'ai moi­ même enduré châtiment: mille coups de fouet, sans sourciller. J'ai connu l'exil: on nous a chassés, ma femme Lumière-de-Dieu et moi, jusqu'au fond de la forêt de Châche, au Ferghâna... J'ai roulé mon sac jusqu'à Tanger, jusqu'en Andalousie, jusqu'en Francie, j'ai arpenté le lointain Maghreb, escaladé le mont Qâf, traversé les pays de Byzance, poussé jusqu'aux remparts de Gog et Magog, jusqu'aux contrées que n'a pu atteindre l'Homme-aux-deux­Cornes, que n'a point connues al-Khidr !... Et, crois-moi, en aucune de ces places je n'ai manqué de fermeté, me privant au besoin de manger pour survivre - et Lumière-de-Dieu, à cette course, m'en remontre de mille coudées: si elle acceptait seulement d'être fécondée, mille satans sortiraient d'elle !... Quant à moi, si l'on me coupait le con, je ne mourrais pas pour si peu: Dieu inventerait en ma faveur une nouvelle saison de vie !... Non, je ne crains personne: trouve-moi un interlocuteur dont la tête s'élève jusqu'à la constellation de la Chèvre, dont les pieds s'enfoncent dans les abîmes: d'un seul mot je disperserai ses os, et il lui faudra onze mois de temps pour les remettre en ordre... je lui trancherai le nez et je l'accrocherai à ses génitoires, que je lui expédierai ensuite sur le crâne à l'aide d'une baliste, lestées de double mesure de merde !... Oui, ton bonhomme aurait la tête en fer, le corps en bronze, des pieds de plomb, la torgnole dont je lui caresserais la nuque enverrait promener son nez de l'autre côté de l'air !... et aurait-il encore des moustaches à éteindre un incendie, je lui nouerais les poils du nez en une tresse qui lui passerait sous l'aisselle, et il pourrait par son entremise renifler directement les vesses que laisserait échapper son fondement !